Très souvent, le «message» issu d’une photographie est relativement complexe: mélange de sensations, informations, intuitions, idées, qu’il serait difficile de résumer par des mots. Comme la vision de tout être humain est conditionnée par l’éducation qu’il a reçue, chacun peut se sentir désorienter devant des images insolites. En effet, nous regardons le monde et nous y voyons les choses dont l’existence nous a été enseignée. C’est pour cette raison que de nombreuses innovations photographiques semblent déconcertantes aux observateurs parce qu’elles les atteignent par surprise. S’étant affranchies des contraintes traditionnelles, ces oeuvres ignorent nos préjugés et déroutent notre attente. En regardant une photographie, les observateurs, pris dans un grand public, se réfèrent souvent à un certain nombre d’expériences rassurantes de base et d’idées communes. Ce sont ces points de repère qui leur permettent de «s’y retrouver», sinon, ils se sentent désécurisés. Le besoin d’établir une compréhension réciproque est bien illustré par les anthropologues qui se trouvent en contact avec des tribus primitives. Les hommes de ces tribus ne peuvent associer un morceau de « papier polaroïd» à leur portrait, car rien dans leur expérience ne les a préparés, c’est pourquoi ils ne peuvent s’y reconnaître. Le même phénomène, à un niveau plus élevé, se produit devant certaines innovations photographiques d’aujourd’hui (idem en ce qui concerne la peinture,…) qui dépassent nettement notre expérience personnelle de cet art.
Très souvent, dans l’esprit des gens: bonne image = sujet reconnaissable + netteté. Cette interprétation provient vraisemblablement de l’influence des mass media. Le flou, sciemment réalisé, n’est que difficilement accepté. Pourtant le monde qui se déplace devant l’oeil d’un appareil n’est pas un monde rigide et immobile. Il est peuplé par les hommes, les animaux et les objets les plus divers. Tout cet univers est en perpétuel mouvement; ses composants font partie d’un processus en continuelle évolution. Celui qui sait voir ses sujets en mouvement et en intégrer la dynamique dans ses clichés ne s’offre pas seulement de nouveaux horizons photographiques, mais participe également à un jeu passionnant: il communique à ses photographies une dimension jusqu’ici réservée au cinéma et à la télévision
Il rend possible l’impossible.
En regardant à travers l’objectif et en intégrant dans son cerveau une image que l’oeil lui transmet, le photographe lui-même, et non son matériel, demeure l’élément primordial de l’art photographique. Sa vision est unique: ses expériences, ses souvenirs, comme ses qualités personnelles, constituent les instruments qui lui permettent de créer. Grâce à ces éléments, avant tout subjectifs, il choisit et traite la matière brute qu’il a devant lui. Ainsi crée-t-il une photographie qui lui permettra de communiquer avec les autres. Il est donc important que le photographe apprenne à se débarrasser des idées préconçues et laisse à l’observateur le soin d’interpréter la photographie en fonction de son imagination et de ses émotions du moment.
Jean-Marie Jolidon




