Entretien

Jean-Marie Jolidon:

«Le corps se sent mieux quand l’esprit n’est pas agressé»

Sa maison, sur les hauts de Moutier, se trouve au-delà du réseau routier urbain. Tranquille, donc, mais pas facile à dénicher, raison pour laquelle, très courtoisement, il vient à notre rencontre sur sa BMW 650. Un bel outil. Sous la sonnette de la maison est écrit «Jolidon et sa bande». Une grande maison, mais une toute petite bande:

– «Mes enfants Vanessa et Dimitri sont adultes, ma compagne Carole a son propre appartement. On va dans la serre?»

La serre, en réalité une grande véranda à l’ambiance et au confort asiatiques. Je m’intéresse à quelques objets étranges ramenés de ses nombreux voyages, mais il me parle technique:

– «C’est une serre dynamique, que j’ai aménagée avec l’aide de Raymond Bruckert. Le sol repose sur des galets qui restituent lentement la chaleur accumulée par des capteurs solaires. C’est une maison sur mesure, qui correspond à mon mode de vie: le sport, la nature.»

Des Alémaniques révoltés

Derrière chaque fenêtre, chaque vitrage, éclatent les verts luxuriants d’une nature en pleine euphorie estivale:

– «La maison est grande, bien sûr, mais il y a beaucoup de passage, j’ai gardé de ma mère tessinoise cette ouverture, cette cordialité envers les autres. J’aime les gens, le partage, l’échange d’énergies positives.»

Une mère tessinoise et un père patron d’une petite entreprise de menuiserie à Moutier, deux bonnes raisons d’avoir les pieds sur terre et sa terre dans le cœur. Jean-Marie Jolidon partage son enfance entre Moutier et le Tessin, en deux langues, en voyant naître en lui une attirance quasi irrépressible pour le sport, dont il fera son métier. En passant par l’Ecole normale, avec un petit flottement quand même:

– «J’ai failli tout arrêter pour me livrer à ma passion, la photo.»

Une passion née au Tessin, avec le cousin Tiziano, dans un labo casé au grenier. Mais il ira au bout de sa formation, et au-delà, en suivant celle de professeur d’éducation physique à Berne. La Question jurassienne est à son point de fusion à Moutier. Une époque sur laquelle il ne s’attarde pas mais qu’il évoque, à ma demande, en une anecdote:

– «A Berne mes copains suisses alémaniques me chambraient gentiment. Je les ai invités à Moutier. C’était l’époque des émeutes. On s’est fait contrôler cinq fois entre Balsthal et Moutier. A la place de la Gare on a vu les grenadiers balancer des lacrymogènes, un petit gamin en pleurs au milieu de la place. Alors mes potes suisses allemands, tous sportifs de pointe, sont devenus intenables. Ah oui, ils ont tapé du grenadier, ils étaient révoltés.»

Et voilà comme on devient un casseur.

Les idées reçues

En 1980, Jean-Marie Jolidon sera nommé prof de sport à l’Ecole professionnelle de Moutier. Un métier qui lui en ouvrira quelques autres. Déjà il parle biologie, il faut le suivre:
– «Les sportifs connaissent beaucoup de choses, mais pas que des vérités, parfois il se fourvoient dans des illusions. Comme s’il suffisait de manger du cheval pour sauter plus haut.»

Jean-Marie s’intéresse à la diététique, au fonctionnement et aux réactions du corps, aux effets réels des entraînements:

– «Beaucoup de sportifs pensent qu’ils doivent souffrir et s’entraînent au-delà de leur propre rythme cardiaque, avant de s’être fabriqué une base. En cas d’effort, le corps prend son énergie dans les glycogènes, qui sont stockés dans les cellules du foie et des muscles. C’est notre carburant super. Au-delà, c’est la lipolyse, le corps va puiser des ressources dans les graisses, ce qui peut amener à la fringale. Un sportif doit s’alimenter pour refaire son carburant. Il faut respecter son organisme, son rythme de récupération.»

Bien sûr c’est pareil avec l’eau:

– «S’entraîner à ne pas boire, c’est crétin. Et dangereux. On est toujours en déficit d’eau. Perdre 1% de son poids, c’est la sensation de soif. A 2% le corps ne signale déjà plus ce manque. A 3% on entre dans une zone critique. Or 1% de déficit, c’est 10% de rendement perdu, 2% c’est 20%, et ainsi de suite. Vous suivez?»

Presque:

– «Voilà: j’avais du mal à convaincre de tout ça, alors j’ai créé un logiciel. Dès lors que j’ai pu faire mes démos sur ordinateur, plus personne n’a douté.»

Il raconte l’idéal, mais ne nie pas la réalité:

– «Un Tour de France, tous ces efforts, sans récupération: ou bien ce sont tous des surhommes, ou il y a un truc. Vous pouvez me dire pourquoi autant de sportif ont des problèmes de foie?»

Les soucis?

«Découvrir les autres, ce n’est pas faire trois photos en vitesse»

L’état du corps est aussi directement influencé par l’esprit. Donc Jean-Marie, thérapeute en réadaptation cardio-vasculaire, s’intéresse à la sophrologie caycédienne, il fera même un master dans cette discipline:

– «La sophrologie date des années 60, basée sur le zen, la hatha yoga (yoga de l’effort), le bouddhisme. C’est un état d’esprit, pas loin de la méthode Coué, que Cassius Clay pratiquait très bien, par exemple. Suggestion et force mentale.»

Avide de tout ce qui peut le faire avancer, scientifique, rationnel sans être tout à fait cartésien, ouvert aux philosophies positives et pas vraiment hostile au mysticisme, Jean-Marie part à la découverte du monde des autres, loin s’il le faut, avec son appareil photo dans ses bagages:

– «Progresser, c’est le moteur de ma vie. Ce que je cherche, c’est la présence humaine. Découvrir les autres, ce n’est pas faire trois photos en vitesse.»

This entry was posted in Publications. Bookmark the permalink. Both comments and trackbacks are currently closed.