L’œil du dalaï lama
L’Asie, l’Inde, le Tibet, chaque voyage devient un reportage, débouche sur un spectacle, des publications magnifiques, des rencontres inoubliables et des émotions qu’il réussit à faire partager par le témoignage de l’image. Sûr qu’il doit avoir une aura positive, Jean-Marie, lui qui eut l’insigne privilège de photographier le dalaï lama dans l’intimité de ses prières:
– «J’ai rencontré plusieurs fois Sa Sainteté le dalaï lama. Lorsqu’il a reçu la vigne de Farinet, succédant à l’abbé Pierre, la commune de Saillon lui a offert une de mes photos (une main d’enfant dans une main d’adulte). Je suis allé le voir aussi, il m’a reçu en audience. Je voulais photographier son œil, juste son œil. On s’est mis à parler pendant plus de vingt minutes, j’étais presque gêné.»
Il oublia la photo de l’œil.
– «Je n’y pensais plus, seuls importaient sa présence, ses mots, son rayonnement, j’étais comblé.»
Le silence du lutteur
Jean-Marie Jolidon est le contraire d’un paparazzi, il n’impose ni ne vole rien, mais acquiert le droit d’immortaliser ses rencontres. Celle qu’il fit avec la caste des laitiers lutteurs de Varanasi (anciennement Benares) est exemplaire:
– «La lutte existe partout, dans la vie professionnelle, familiale, sociale. Quand elle est faite dans le respect de soi et de l’autre, le résultat n’est pas important. Chez les laitiers lutteurs, c’est le vaincu qui reçoit le cadeau, sous la forme d’un massage par le vainqueur.»
Un superbe reportage qu’il a ramené, Jean-Marie, de sa rencontre avec ces athlètes et leur chef, leur gourou, Lallu:
– «Je devais naturellement obtenir son aval. Sept jours durant, deux heures le matin et deux heures le soir, j’allais m’asseoir en face du maître, attendant en vain qu’il m’accorde l’attention nécessaire à ma requête. A aucun moment il ne l’a fait. Mon reportage était foutu, mais j’ai décidé d’aller voir les joutes…»
Tricherie au bras de fer
Et là, surprise: Jean-Marie découvre une sorte de barres parallèles où, spontanément, il exécute quelques mouvements qui impressionnent ses hôtes. Ils lui demandent de participer au tournoi de lutte. Alors Jean-Marie a une idée lumineuse:
– «Je leur ai proposé le bras de fer. Ils ne connaissaient absolument pas ça. J’ai triché: je les ai placés assis derrière un banc, de guingois, un peu coincés contre le mur, et moi de face, accroupis, le point d’appui au-dessus du leur.»
Il les bat les uns après les autres, jusqu’à ce qu’ils aillent cherche leur champion:
– «Avec lui je n’ai pas triché, il m’a battu, je lui ai rendu hommage, Lallu a ri, c’était gagné.»
Mais ce n’est que six mois plus tard, lorsqu’il y retourna, qu’il se permis de prendre ses (superbes) photos, après avoir été chaleureusement reçu par Lallu:
– «Il m’a enlacé puis m’a promené dans tout le village en me tenant par la main, j’étais adopté.»
Il se tait, sa voix vient de perdre son assurance, son regard bleu métallisé devient vulnérable au souvenir de ce lent et intense partage.
Le rêve de Surendra
Jean-Marie Jolidon repartira bientôt, en Colombie, réaliser un reportage pour Terre des hommes, et prévoit pour l’an prochain un spectacle didactique sur le Gange, le fleuve sacré, le fleuve cimetière. Ce sera l’occasion de renvoyer l’ascenseur à Surendra, un père de famille indien qui habite à quelques kilomètres de Varanasi et qui gagne sa vie avec un rickshaw, un vélo pousse-pousse:
– «Il m’avait dit: je suis ton ami. Alors je ne l’ai pas payé le premier jour, ni le second, et quand je suis parti je n’avais plus assez d’argent local. Il n’a rien dit. Six mois plus tard, quand j’y suis retourné, il ne m’a rien réclamé. J’ai appris à ce moment-là que le rickshaw n’était pas à lui, qu’il le louait; donc il m’avait avancé de l’argent, en quelque sorte. J’ai eu honte. J’ai fait réparer un vieux rickshaw et je lui ai offert. Puis je lui en ai payé un autre, neuf, toutes options, en lui suggérant de louer le premier. Il ne l’a pas loué, il l’a donné à un plus miséreux que lui. Un pauvre qui donne, c’est un sage.»
Surendra découvrira la Suisse en automne 2006, il sera le collaborateur et le fil conducteur du reportage sur le Gange que prépare Jean-Marie Jolidon:
– «Pour étendre ses connaissances, et gagner l’argent qui lui permettra probablement de réaliser son rêve: ouvrir une petite pension.»
Sans craindre qu’il s’intoxique au confort helvétique?
– «Ça lui fera des vacances, et on ne regrette jamais le confort des vacances, quand on retrouve son village, les siens, ses racines.»
Et un beau vélo neuf.
Source : “Le Quotidien Jurassien”, 18 juin 2005.




