C’est sur les pentes abruptes, dans la rivière sauvage et cristalline, aux pâturages encore sauvages de Comologno que j’ai forgé mes valeurs, lors de ces périodes de vacances tessinoises riches en rencontres, en amitiés solides. C’est de là que viennent mes parents, c’est là qu’ils se sont rencontrés, qu’ils ont su s’apprivoiser, puis s’aimer et qu’ils ont construit l’arbre de vie qui allait devenir ma famille, mes racines. Très vite attiré par tout ce que j’ignore et passionné de sports, je vis une époque extraordinaire à l’ Ecole Normale d’Instituteurs à Porrentruy avant de traverser la «barrière des röstis» pour fréquenter l’Université de Berne, où, après force pirouettes gymniques et exploits sportifs éprouvants, je deviens non seulement professeur d’éducation physique et de sport mais aussi fin connaisseur de la langue de Goethe.
A Lausanne, pendant une année, j’aurai l’occasion de montrer mon savoir acquis lors de mes études avant d’exercer à l’ Ecole Professionnelle et Artisanale de Moutier.
Pourtant, ce 7 novembre 1954, lorsque je découvre le monde du haut de mes 50 cm, je ne sais rien encore, je ne sais pas …
Je ne sais pas comment une identité se construit, je ne sais rien des énergies qui s’associent pour réaliser de grandes choses (je le découvrirai bien plus tard en devenant sophrologue). J’ignore par exemple que celle avec qui je partagerai ma vie 20 ans durant habite là, à deux pas de chez moi. Pourtant, nous saurons, à deux, élever deux magnifiques enfants et construire une maison accueillante et ouverte aux amis.
Je ne sais pas encore les déchirures que la vie parfois nous réserve et que, de merveilleuse, une relation peut devenir terne et s’arrêter, vide et sèche comme un divorce. Je vais apprendre aussi que la vie s’arrête, toujours trop vite, quand il s’agit de mes deux frères que j’aimais.
Je ne sais pas encore que cette vie est facétieuse et qu’elle va m’offrir le magique et le lumineux me permettant de traverser ces événements déchirants et de les surmonter lors de voyages en Asie. Vietnam, Inde, Népal, Tibet … Des sourires, de la compassion, de longues marches méditatives, silencieuses et la photo … L’œil attentif à chacune et chacun, aux événements de la vie quotidienne, à tous ces petits riens qui nous offrent un Grand Tout. Des sources d’ Amour, des Trésors d’ Amitié, des instants d’intense émotion.
«Je ne suis qu’un simple moine, un être humain parmi tous les êtres humains …» Les paroles du Dalaï Lama me vont droit au cœur, me remettent dans la réalité de l’instant présent. Rassemblés sous le grand arbre de l’ Illumination de Siddharta Gautama, le premier bouddha, les gens s’imprègnent des paroles du Grand Maître, de «l’ Océan de Sagesse». Pas de fioritures, pas de show. Simplicité, authenticité, vérité.
J’ai posé mon appareil photo. L’instant se vit. La pellicule est inutile, la clarté est si intense. 1er janvier 2000, et dans ce décor idyllique du fleuve sacré nommé Gange, aux côtés de cet Etre si riche, considéré par son peuple comme un dieu vivant, me revoilà face à moi-même, devant la vie qui va, comme un renouveau… Comme une nouvelle naissance …
Mais cette fois, je sais.
Moutier, le 25 janvier 2000




